Pourquoi les Iowans ont voté pour Mr. Trump

Alors que le President-elect prendra ses functions le 20 janvier, beaucoup se demandent encore comment on en est arrivé là. J'ai trouvé cet article du NY Times intéressant, Why Rural America Voted for Trump, d'autant plus qu'il y est plus particulièrement question de l'Iowa.

Voici ma traduction qui, je l’espère, est assez fidèle.

Knoxville, Iowa — Un matin, il n'y a pas si longtemps, j'étais assis dans un café près de deux jeunes gens que je connaissais depuis tout petit. Ils avaient maintenant environ 18 ans et alors qu'ils s’apprêtaient à partir, l'un dit: “Allez, au boulot. Laissons les libéraux faire la grasse matinée.” L'autre acquiesça.

C’étaient de gros bosseurs. Quand ils étaient enfants, l'un faisait la vaisselle, prenait les commandes et nettoyait le sol dans un restaurant. Tous les étés, l'autre jeune ramassait du maïs à la main, à l'aube, pour des épiceries, puis allait travailler toute la journée dans la ferme de ses parents. Aujourd'hui, l'un est soudeur, l'autre est en première année à l’université. Ils sont conservateurs, croient au dur labeur, en la famille, les forces de l'ordre et sont convaincus que l'avortement et le socialisme sont le mal, que Jésus est notre sauveur et que Donald J. Trump sera bon pour l’Amérique.

Ils font partie d'un mouvement qui progresse dans les campagnes américaines et qui immerge beaucoup de jeunes dans une culture -pas seulement les médias conservateurs mais aussi les foyers et les églises- qui met en avant les valeurs conservatrices actuelles. Ils considèrent les libéraux comme détestables, désinformés et faibles, voire même dangereux.

Qui sont ces ruraux, ces habitants des cantons (counties) rouges qui ont mené Mr. Trump au pouvoir ? Je suis un natif de l'Iowa et reporter en zone rurale pour le Marion County, Iowa. Je me considère comme plutôt libéral. Ma famille a toujours voté démocrate et ce bien avant ma naissance. Pour être honnête, ça fait des années que j'ai du mal à comprendre comment et pourquoi tous ces amis et voisins conservateurs que je respecte -et parfois admire- peuvent entretenir des pensées si différentes des miennes, et comment 60% d’électeurs dans mon comté ont choisi Mr. Trump.

Les analystes politiques expliquent comment ignorance, racisme, sexisme, nationalisme, Islamophobie, décroissance économique et déclin des classes moyennes ont contribué à rendre Mr Trump populaire en zone rurale. Mais ceci ne prend pas en compte des facteurs culturels plus profonds qui façonnent le mode de pensée des conservateurs qui habitent là.

Pour moi, il a fallu que je participe à un pré-Caucus en 2015 avec J. C. Watts, un pasteur Baptiste qui a grandi dans la petite ville de Eufaula, Oklahoma, pour commencer à comprendre mes voisins -et probablement les Américains ruraux en général.

“La différence entre Républicains et Démocrates est que les Républicains croient que les gens sont fondamentalement mauvais alors que les Démocrates voient les gens comme fondamentalement bons,” dit Mr Watts, qui menait campagne pour le Sénateur Rand Paul. “Nous sommes nés mauvais,” et il ajouta que l'on n'avait pas besoin d'apprendre aux enfants comment être malpolis -c'est inné chez eux.

“Nous leur apprenons comment être bons”, dit il. “Nous devenons bons lorsque nous sommes régénérés -nés à nouveau”.

Il continua: “les Démocrates pensent que nous sommes nés bons, que nous avons créé Dieu, pas qu'il nous a créés. Si nous sommes notre propre Dieu, comme disent les Démocrates, alors nous devons chercher la cause de nos problèmes ailleurs -pas nous.”

Mr. Watts évoqua la fusillade du cinéma de Lafayette, Louisiane, en 2015, au cours de laquelle deux personnes sont décédées. Mr. Watts déclara que les Républicains savaient que l'homme armé était malveillant, faisait des choses répréhensibles. Il ajouta que les Démocrates “auraient cherché d'autres causes -que l'homme était essentiellement bon, mais que c’étaient les armes, la société ou autre chose qu'il fallait tenir responsable et qu'il faudrait plutôt contrôler les armes, ou autre chose -pas l'homme.” Les Républicains, dit-il, n'ont pas besoin de chercher la responsabilité ailleurs.

Entendre Mr. Watts a été une révélation pour moi. Pour la première fois, j'ai entraperçu d'où venaient mes amis et voisins conservateurs. Je me suis dit, pas étonnant que Démocrates et Républicains n'arrivent pas à s'entendre sur des sujets comme le contrôle des armes ou l'importance des programmes sociaux. Nous vivons dans des mondes philosophiques différents avec des principes fondateurs divergents.

Mettez en parallèle cette perspective philosophique et la fracture de l’Amérique urbaine-rurale sur l'histoire, l’économie et la géographie et le discours sur la responsabilité individuelle devient encore plus puissant. Par expérience, la fracture urbaine-rurale n'est pas vraiment à l'échelle de la région (state), mais plutôt à l’échelle du canton (county). Les ruraux Iowans ont plus de choses en commun avec les habitants des campagnes de l’Etat de Washington ou New Mexico -où j'ai aussi vécu- qu'avec les habitants de Des Moines, Seattle et Albuquerque.

Regardez la carte nationale des résultats des élections par canton: les cantons bleus sont majoritairement le long des cours d'eau où le transport maritime a encouragé la formation des villes, et autour des capitales de régions. Ce sont aussi les endroits où les investissements en infrastructure et services sont les plus importants. Les Américains ruraux reconnaissent que c'est logique, puisque ce sont les endroits les plus densément peuplés, mais avec amertume.

Dans les capitales, les députés dépensent des millions pour diminuer de quelques secondes des trajets domicile/travail alors que les chemins d'exploitation se détériorent. Certaines des routes goudronnées de ma région ne sont plus maintenues et redeviennent du gravier. Depuis quelques générations maintenant, les services qui étaient autrefois repartis sur tout le territoire se sont concentrés dans les zones urbaines, ce qui entraîne la mort des villages de campagne. Tout cela au nom de l'efficacité.

Dans les villes, les pompiers et ambulanciers sont des professionnels dont les services sont financés par des taxes locales, régionales et fédérales. L'Amérique rurale s'appuie sur les volontaires. Si j'ai une crise cardiaque chez moi, je serai mort et enterré avant que l'équipe d'ambulanciers volontaires n'arrive d'une ville voisine distante de 22 miles (35 kms).

La police urbaine est équipée des véhicules et technologies informatiques dernier cri, alors que les policiers des petites villes mendient pour avoir du matériel.

De ce point de vue, les cantons bleus sont ceux où la plupart des dollars sont investis et c'est là que la plupart de nos lois sont écrites et votées. Pour l'Amérique rurale, on dirait parfois que les taxes visent surtout à améliorer la qualité de vie des citadins. Je reconnais que la vérité est plus complexe, plus particulièrement pour les programmes d'aides sociales, mais c'est la perception qui importe -c'est de cette façon que la plupart des gens votent.

Et pire encore, les emplois continuent de se concentrer dans les zones urbaines. Les maires et adjoints à l'industrie des petites villes ont encore de grands rêves, et utilisent leur sourire enthousiaste et les avantages fiscaux pour essayer d'appâter de nouvelles entreprises, mais voient leurs espoirs partir en fumée encore et toujours. Beaucoup de villes avec une histoire riche et une communauté fière sont mourantes; seulement leurs habitants ne l'ont pas encore réalisé.

Beaucoup de Républicains ruraux modérés sont devenus des supporters de Mr. Trump quand il a publié sa liste de candidats à la Cour Suprême, ce qui aurait permis de renverser la balance sur l'avortement Roe v. Wade. Ils pensent aussi que la vision du monde libérale impose des réglementations qui brident l'économie et délocalisent des postes qui pourraient être les leurs ou ceux de leurs voisins. Les écoles et universités publiques seraient des outils de propagande libérale auprès de ce qui nous est le plus cher -nos chères têtes blondes.

Les soucis des libéraux leur paraissent de pures bêtises. Quand on est le fils ou la fille d'un charpentier ou d'un garagiste et une femme au foyer ou une secrétaire qui ont du mal à boucler les fins de mois, qui n'ont pas les moyens d'envoyer leurs enfants à l'université, comme beaucoup de ruraux, le privilège blanc est dénué de sens et bien abstrait.

Et ça ne touche pas que les gens âgés. Les deux jeunes au café sont un exemple d'une génération plus jeune avec cette opinion. Quand Ted Cruz faisait campagne dans une ville voisine en 2015, j'ai vu une douzaine de lycéens s’asseoir à ses pieds, comme s'ils étaient à la messe du dimanche. Son discours de campagne était comme un sermon, et les enfants écoutaient, les yeux écarquillés, quand il leur disait que le monde est un endroit effrayant, et que ce sont des hommes de Dieu comme lui qui pourront les sauver des démons du président Obama, d'Hillary Clinton et de leurs collègues Démocrates.

Alors que beaucoup tiennent pour responsables les mauvaises décisions de Mme Clinton qui l'ont conduite à sa défaite, dans un contexte comme celui-là, le candidat n'avait probablement pas beaucoup d'importance. Et il en sera probablement de même pour le parti Démocrate pour les générations à venir. Le mouvement Républicain est puissant en milieu rural -peut-être même assez fort pour supporter un mandat Trump désastreux.

Les conservateurs ruraux ont le sentiment que leur monde est en état de siège, et que leurs ennemis Démocrates sont à craindre et détester. Vu la différence des principes philosophiques entre Démocrates et Républicains présentée par Mr. Watts, la réconciliation n'est pas pour demain.

--Robert Leonard est le directeur de l'information des radios KNIA/KRLS.